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Fragments - Alexandre LABORIE

La femme du Nice-Vintimille

15 Mars 2015, 18:54pm

Publié par laborie.fragments

Lorsqu’il est monté dans le train Nice-Vintimille, elle était déjà assise, dans le sens de la marche.
En prenant place devant elle, son sac à dos a malencontreusement heurté la petite poubelle en fer située en dessous de la fenêtre.
Elle était en train de se maquiller : dans sa main gauche, le boitier contenant la poudre avec son miroir aimanté et dans sa main droite une houpette rose.
Le bac en fer est tombé à ses pieds.
Elle a détaché son regard du miroir, juste quelques secondes.
Le temps d’un sourire.
Un sourire léger, compréhensif, dans lequel il a lu : « rien de grave ».
Il était rassuré car sa prestance, sa robe beige, légère et élégante, cette application concentrée et délicate avec laquelle elle déposait la poudre sur son visage, l'avaient immédiatement intimidé.
Tout cela lui avait fait craindre une réaction agacée.
Le train a redémarré, elle a continué à se maquiller avant de refermer d’un coup sec le petit miroir et de le ranger dans son sac à main posé sur ses genoux.
Un sac dans lequel toute chose semblait avoir sa place bien déterminée.
Son portable a émis un bip annonçant l’arrivée d’un message qu’elle a lu très attentivement et auquel elle s’est empressée de répondre.
Il a observé la souplesse de son index en suspens au dessus du clavier, dans l’attente du mot juste.
Le message écrit, le portable est retourné dans le sac d’où elle a extrait un livre.
Lorsqu’il apercevait quelqu’un en train de lire, il cherchait toujours à connaitre le titre de l’ouvrage.
C'était comme un outil de connaissance, la quête d’un trésor, une gourmandise à laquelle il ne pouvait résister, celle de l’intimité que l’on effleure et qui nous apprendra forcément quelque chose sur l'autre ou sur soi.
Comme elle avait posé le livre sur son sac, il dut pencher sa tête légèrement pour essayer d’apercevoir les caractères du titre.

Instinctivement, il trouva une stratégie : se concentrer sur le paysage et faire semblant de vouloir distinguer quelque chose au loin…
 Il fut vite récompensé et aperçut enfin le titre : « une vie », de Maupassant.
Le train continuait d’avancer, Villefranche sur mer, Beaulieu, Eze…
Sa lecture se fit moins concentrée, elle se détourna du texte semblant préoccupée par quelque chose d’important.
Elle le fixait du regard mais il avait compris que c’était une illusion, qu’il y avait entre elle et lui des pensées qui le rendaient invisible.
Elle se mit soudain à fouiller dans son sac, en sortit son téléphone et rédigea à toute vitesse un nouveau message.
Puis elle voulut poursuivre sa lecture mais un regard furtif sur le paysage l'en empêcha.
En une seconde elle fut happée par le scintillement argenté, le bleu profond et envahissant de cette mer infinie qui s’offrait à son regard.
Elle était si absorbée dans sa contemplation qu’il se sentit autorisé à l’observer franchement, sans crainte d’être remarqué.
Elle était digne, droite, mais elle avait dans le regard ce parfum de mélancolie qui lui donnait une allure romanesque.
Ses mains étaient restées sur le livre comme pour consoler les mots auxquels elle était infidèle.
Le contrôleur annonça la prochaine gare : Monaco.
Elle restait immobile.
A son front légèrement plissé et à son air inquiet, il avait deviné qu’une pensée la tourmentait, derrière laquelle le paysage s’effaçait, petit à petit, avant que le couperet d’un tunnel ne le fasse totalement disparaitre.
Lorsque le train se mit à ralentir, elle se redressa, comme surprise en plein sommeil.
Elle rangea le livre dans son sac, machinalement, à sa place, puis se leva.
Son mouvement diffusa dans l’air un parfum frais et léger, presqu’enivrant.
D’un pas mesuré et calme, elle quitta le compartiment.
Il soupira en la voyant sortir : Qui était elle ?, où allait elle ?, se croiseraient ils de nouveau dans leur vie respective ? Comme dans un roman.
Mais ils n’étaient pas dans un livre, juste dans la vie.
Et dans cette vie là, il était probable qu’ils ne se reverraient plus jamais.
Cette pensée lui donna le vertige.
Désireux de lui dire adieu par un dernier regard, il se colla contre la fenêtre et attendit qu’elle descende.
Très vite, elle apparut sur le quai, la démarche toujours aussi élégante.
C’est alors que, tout à coup, en marchant, et sans cesser de fixer l’horizon, elle s’empara d'un objet métallique, appuya sur un bouton.
Un mécanisme se déclencha.
 Oui, c’était bien elle, c’était toujours elle.
Droite, d’une noblesse altière.
C’était elle qui s’éloignait, de plus en plus vite, frappant le sol de son escarpin décolleté puis reposant son pied sur le deck en aluminium.
C’était elle s’éloignant vers sa journée, vers sa vie, au volant d’une trottinette !

 

Alexandre LABORIE

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