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Fragments - Alexandre LABORIE

Participation au projet "La Maternité" de Mathieu Simonet

24 Novembre 2012, 00:07am

Publié par laborie.fragments

Mathieu Simonet est l'auteur des "Carnets blancs" (Seuil, 2010), de "Fou de Vincent, 1990-2011" (Léo Scheer, 2011), des Corps fermés (Emoticourt, 2012) et de La Maternité (Seuil, 2012).

Chaque projet d’écriture est pour lui l’occasion d’aller vers les autres, d’inventer des « dispositifs ludiques » pour les écouter, les questionner.

Evoquant ses ouvrages, il parle souvent d’un travail de collage réunissant l’histoire qu’il veut raconter, la somme de ses interviews et ses nombreuses notes sur des carnets.

Mathieu Simonet est un écrivain sensible (je le perçois comme tel en tout cas) et c’est l’écrivain du sensible.

C’est pour cela que la lecture de ses ouvrages donne à ses lecteurs l’envie de s’exprimer.

Le lire donne envie d’écrire !

Dans le cadre de la sortie de "La Maternité" (Site officiel de Mathieu Simonet ), Mathieu Simonet a proposé à tous ceux qui le souhaitaient d’écrire un texte sur leur mère.

J’ai répondu à cet appel à écriture et vous pouvez découvrir ma contribution (texte N°140) et toutes les autres à cette adresse : La Maternité

Mathieu Simonet est par ailleurs avocat associé du Cabinet 111, spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle - cinéma, édition, art contemporain, publicité, etc.- -( 111 avocats ).

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La cinquantième minute

16 Novembre 2012, 13:04pm

Publié par laborie.fragments

Tous les soirs, je suis sur scène.

Dans l’ombre.

Le public ne me voit pas.

Le public est là pour l’idole.

Moi, mon rôle est précis, simple en apparence, mais important car, pour l’idole, tous les détails comptent.

A la cinquantième minute du show, il doit enlever sa veste.

Cela doit se faire de façon « fluide », selon son expression.

Alors, chaque soir, au milieu d’une chanson, exactement à la cinquantième minute, tout en dansant, il recule vers moi et, d’un geste sec, je lui retire sa veste qui disparaît, comme avalée par les ténèbres des coulisses...

Il revient dans la lumière, ses bras sont dénudés, les jeunes filles se mettent à crier, le public n’y a rien vu, l’effet est garanti.

Je plie la veste et  la donne à Maria, l’assistante fidèle de l’idole, qui part sans tarder la remettre sur un cintre, dans la loge.

Oui, mais voilà.…chaque soir, à la cinquantième minute, la manche de la veste de l’idole bute une seconde sur son poignet.

Une seconde bien trop longue.

A la fin du concert, j’ai peur que l’idole se précipite sur moi pour me reprocher ma maladresse.

Quand je le croise, furtivement, en coulisse, se hâtantvers sa loge, sa serviette bleue autour du cou, toute imprégnée de sueur, j’interprète le moindre de ses regards à ma défaveur.

Petit à petit, c'est devenu une vraie hantise.

N’y tenant plus, j’ai donc décidé d’aller le voir.

Je sais qu’il aime arriver très tôt avant le show et je l’ai attendu devant sa loge.

Il a tout de suite accepté de me recevoir.

 

-         merci de m’accorder un peu de votre temps…voilà….je voulais vous voir pour vous parler de quelque chose qui me stresse énormément.

       Vous vous doutez peut-être de quoi il s’agit ? 

 

-       Attends, qu’est-ce que tu racontes - l’idole me tutoie. moi, je n’y suis jamais arrivé -

      C’est quoi cette histoire, ce rendez-vous, ce stress dont tu me parles ?

      Tu m’inquiètes là, tu as des soucis de santé, c’est ça ? 

 

-          non, pas du tout…c’est juste quelque chose qui m’angoisse et je sais que cela vous énerve aussi. Enfin, je m’en doute et…

 

-           dis-moi de quoi il s’agit, ne tourne pas autour du pot, je t’écoute ! .

 

-          voilà, c’est à propos du changement de veste pendant le concert.. 

 

L’idole a paru décontenancée par ces premières explications et sa surprise s'est affichéesur son visage.

 

-          …quant je vous l’enlève, la manche bute toujours sur votre poignet et je me dis que cela doit vous exaspérer, vous devez me trouver maladroit, je le sens bien… 

 

-          Mais enfin de quoi tu me parles, tout se passe bien pour le changement de veste, tu n’as rien à te reprocher, qu’est-ce que tu es allé te mettre dans la tête ?!! 
Tout va bien je t’assure, d’ailleurs je voulais te remercier car ce changement de costume fait son effet chaque soir, tu entends comme les femmes crient ? 

 

L’idole s’est levée en riant et en claquant sa main sur sa cuisse, puis il m’a lancé : « toi alors, quel original, allez, on va boire quelque chose ! ».

 

Il a ouvert le mini-frigo mis à sa disposition et a saisi deux bières puis, quelques instants après, il a pris congé car il voulait se reposer pour être en forme pour le concert du soir.

 

Après le départ de l’idole, errant sur le grand parking du zénith encore désert, j’ai essayé de chasser cette pensée obsédante, cette petite voix qui voulait me faire honte de m’être angoissé durant des semaines pour rien.

J’ai cru y parvenir et j’ai même goûté une forme d’apaisement, le temps de longer l’allée B2 et sa trentaine de places en épis.

Mais la petite voix est revenue, changeantde stratégie.

Elle m'a dit que j’aurais mieux fait de me taire, qu’en alertant l’idole sur mon appréhension devant le changement de costume de la cinquantième minute, lui qui,jusqu’à présent n’avait rien remarqué, serait désormais, à coup sûr, plus vigilant.

 Et cette idée, de nouveau, m'a angoissé.

 

Alexandre LABORIE

Toulouse, novembre 2012

 

 

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